Barcelone, mon amour. Texte complet.

En 1900 je nais de l’envie d’un riche Catalan d’embellir sa ville et de créer un espace ouvert dominant la mer et la cité qu’il pourra faire prospérer. Un espace réservé aux plus riches qui devrait voir s’ériger 60 maisons. Mais seules deux maisons verront le jour. Il confit ma création à de jeunes architectes.

Des jeunes gens qui ont pour idéal de mêler l’art et la nature au plus près en utilisant les techniques et matériaux nouveaux en ce début de siècle. Parmi eux se trouve Antoni, mon vrai père.

Celui qui va développer ses efforts pour me rendre beau et fort, pour faire de moi un symbole de beauté pour cette ville que je vais voir se développer à mes pieds et qui est ma ville, mon cœur et mon amour.

Il choisit les essences d’arbre qui me donneront l’oxygène nécessaire sans épuiser les réserves d’eau. Il passe des heures à tracer sur des plans mes labyrinthes, mes palais, mes bancs d’où des milliers de citadins, puis de touristes viendront admirer ma ville. Aucune folie n’est trop belle à ses yeux pour tous les ornements qu’il m’offre. Comme il l’a déjà fait dans ma belle cité, avec ses amis, il s’emploie à faire fondre verres et plombs pour me parer d’atours inédits.

Mon père est un doux génie. Né avec une santé fragile, il a développé une imagination sans limites nourrie de son amour pour sa terre natale et la nature. Il a étudié pour devenir médecin, mais n’a jamais exercé. Il s’est lancé dans des études d’architecte et ses professeurs le pensaient fou. Il a toutefois obtenu son diplôme et le recteur de l’université a dit de lui le jour de sa remise : « c’est homme est un fou ou un génie ».

Mes cent dix-sept ans de vie n’ont fait que continuer à me persuader, moi et une multitude de gens que sa folie était tout bonnement géniale.

Lorsqu’il me met au monde dans l’effervescence de ma ville en pleine expansion économique, il a déjà fait ses preuves et conquis de son esprit moderne et visionnaire la Catalogne.

Il décuple son énergie pour que je devienne un lieu de magnificence, une allégorie du paradis orné de fontaines et d’animaux fantastiques comme ma salamandre colorée. Il dit qu’il faut copier la nature sans l’imiter et conçoit des décorations en porcelaines multicolores et bariolées qui émerveillent la vue de mes visiteurs.

Au fur et à mesure que je grandi il s’installe en mon cœur propre dans la maison qui deviendra son musée. De là il admire avec moi la ville merveilleuse qui croît étendant ses façades colorées jusqu’à la mer. Il forme de jeunes confrères à qui il confie son amour du beaux et qui contribueront à me faire devenir ce site merveilleux que je suis.

Mais Antoni est un homme tourmenté, solitaire et passionné par son travail, il ne fonde pas de famille humaine et nous sommes ses seuls enfants. Sans liens profonds avec ses semblables il se réfugie dans un amour de Dieu exacerbé. Cette vie spartiate le conduit à se détacher de son aspect physique.

Du haut de notre « Montana Pelada » en 1909 nous assistons déjà à des émeutes et mon père se réfugie avec terreur dans sa maison pendant la « semaine tragique » qui secoue notre ville. Il prie son Dieu sans relâche pendant que les anticléricaux hurlent  dans les rues.

La loi martiale a été décrétée et on a entendu des coups de feu éclater sur les ramblas. Antoni tremble dans sa maison pour cette ville qu’il a voulu rendre plus belle. Hébété il ne comprend pas les hurlements déchaînés de ceux qui crient contre son seul soutien : Dieu.

Il souffre de voir notre ville dans la détresse et la douleur.

La vie reprend la normale dans la ville et les années passent durant lesquelles mon père perd des êtres chers et se trouve de plus en plus seul. Son intérêt pour son apparence est de moins en moins important, on le prend parfois pour un mendiant. Un jour distrait par ses mornes pensées il ne voit pas arriver sur lui le tramway qui le laissera presque pour mort et il décèdera le lendemain de ses blessures, priant Dieu que sa ville garde la mémoire de son travail et développe ce goût de mêler l’art et la nature en toute liberté.

Mon père est parti. Lui qui ne voulait voir que la beauté du monde et célébrer la beauté de la ville me laisse seul spectateur des horreurs que les hommes déploient parfois.

C’est en 1938 que j’ai vu sous mes racines se développer les horreurs de la guerre civile et de l’obscurantisme. Dans cette lutte d’hommes, là encore les uns et les autres se déchiraient soit prenant Dieu comme prétexte de leur lutte ou bien comme ennemie juré.  Je préférais que mon père ne soit plus des nôtres car je sais dans quelle souffrance et douleur l’auraient plongé ces déchirements.

Des bombardiers italiens ont largué plus de 50 tonnes de bombes sur ma ville… mon amour. Plusieurs milliers d’habitants sont morts sous ses bombardements. Je dominais impuissant les fumés et les soulèvements de poussière tressaillant à chaque hurlement de sirène. Je croyais que la fin du monde venait. Que toute l’énergie créatrice de mon père allait disparaître à jamais.

Ma ville mutilée, exsangue, gisait à mes pieds. Un déchaînement de haine et de violence avait voulu la détruire pour punir une partie de ses habitants pour leurs idées « révolutionnaires ».

Partout, je voyais désolation et horreur, des ruines, des immeubles écroulés sous lesquels des enfants et des familles avaient péri au nom d’idéaux contestables et insensés.

Mais mon peuple fier et brave a effacé toutes ces tristes cicatrices. Les beautés crées par mon père sont demeurées. Comme tous j’ai souffert en mon âme et ma chair. J’ai souffert d’être le spectateur de la barbarie et de l’inconséquence des êtres.

Nous avons relevé la tête et le beau à peu à peu pris le dessus sur le l’horreur. Toutes les traces ont été effacé. L’espoir es né que plus jamais nous ne souffririons cette ignominie.

Pourtant le en ce mois d’août 2017, alors que la chaleur bat son plein et que les êtres du monde entiers sont encore venus saluer la magnificence de ma ville, mon amour, mon cœur saigne encore.